Un nouvel accrochage, de nouvelles acquisitions et une programmation spéciale pour la Nuit Européenne des musées
Le musée Zadkine vous invite à découvrir un nouvel accrochage qui met à l’honneur les acquisitions récentes du musée : une suite de dessins sur le thème des travaux d’Hercule, un fixé sous verre de Valentine Prax, mais surtout deux reliefs exceptionnels, intitulés Femmes et chiens et Trois cerfs, préemptés en novembre 2025. Ces œuvres magistrales, véritables chefs-d’œuvre de la sculpture Art déco, ont été conçues pour un hôtel parisien aujourd’hui disparu, l’hôtel Mayen, et sont pour la première fois visibles du public.
OSSIP ZADKINE : DE LA RUSSIE À MONTPARNASSE
Ossip Zadkine, né en 1888 dans l’actuelle Biélorussie, arrive à Paris à l’automne 1910, à l’âge de 22 ans. Après un bref passage à l’École des beaux-arts, Zadkine délaisse l’enseignement académique pour l’effervescence artistique de Montparnasse, quartier qui devient alors « le nombril du monde » pour les jeunes artistes d’avant-garde. Ami de Modigliani, Blaise Cendrars et Max Jacob, Zadkine se fait connaître grâce à son extraordinaire maîtrise de la matière : ses grands bois sculptés, taillés directement dans le bloc, retiennent l’attention des partisans de l’art moderne. Après la Première Guerre mondiale, dont Zadkine revient blessé, l’artiste commence à se faire connaître, avec des expositions personnelles, en France, en Angleterre et en Belgique.
Dans l’ancien atelier du sculpteur, reconnaissable à sa grande verrière, est présentée une sélection d’œuvres des années 1910-1930. Au début des années 1920, Zadkine réalise des sculptures « cubistes », aux formes anguleuses et géométriques, comme l’Accordéoniste. L’artiste s’écarte ensuite du cubisme pour s’intéresser à des matériaux et des techniques très variées. Passionné par les effets de matière, il n’hésite pas à colorer, à laquer ou à dorer certaines de ses œuvres, tel le spectaculaire Oiseau d’or, visible dans la véranda du musée. Fin dessinateur, Zadkine réalise également à cette période de grandes gouaches colorées, qui traduisent de façon éloquente son intérêt pour la polychromie.
LE DÉCOR DE L’HÔTEL MAYEN
Un chef-d’œuvre de la sculpture Art déco retrouvé
En 1927, Zadkine exécute une série de neuf reliefs destinés à décorer un hôtel particulier à Paris. Aujourd’hui détruite, cette demeure était située rue Louis-David, dans le 16e arrondissement, et portait le nom de sa commanditaire, Lucie Mayen (1871-1957). En 1923, celle-ci fait appel à l’architecte Charles Adda (1873-1938) pour lui édifier un hôtel particulier. L’aménagement intérieur est confié à André Groult, l’un des décorateurs ensembliers les plus en vue à l’époque. Le décor sculpté revient à Ossip Zadkine, peut-être sur la recommandation de Jean Mayen, le jeune frère de la commanditaire, pour qui Zadkine a réalisé quelques années plus tôt la première fonte de l’Oiseau d’or. Le peintre Foujita, ami de Zadkine, collabore également au décor. Pour Zadkine, la commande des reliefs de l’hôtel Mayen est décisive et lui permet de démontrer pour la première fois son talent dans le domaine de la sculpture décorative.
Le décor de l’hôtel Mayen a malheureusement entièrement disparu lors de la démolition de l’hôtel, en 1988. En 1990 et 1991, le musée Zadkine a acquis cinq des neuf reliefs de l’ensemble : sur les sept réalisés en pierre, seuls manquaient alors Femmes et chiens et Trois cerfs. Particulièrement monumentaux et spectaculaires, ces deux reliefs ont pu être achetés par le musée à l’occasion du centenaire de l’Art déco, en 2025. Cette acquisition exceptionnelle a ainsi permis d’éviter la dispersion d’un ensemble offrant un admirable témoignage du talent de Zadkine dans le domaine de la sculpture décorative, un pan encore trop méconnu de sa production.
ZADKINE ET L’EXIL AUX ÉTATS-UNIS, DE 1941 À 1945
Durant la Seconde guerre mondiale, Zadkine se voit contraint de quitter la France en raison de ses origines juives. Il embarque le 20 juin 1941, à Lisbonne, à bord du dernier bateau en partance pour les États-Unis et laisse derrière lui Valentine Prax, son épouse qui reste en France pendant toute la durée du conflit. L’exil du sculpteur durera jusqu’en août 1945. À New York, Zadkine s’installe à Greenwich Village où il loue un atelier, dans lequel il doit recommencer à vivre et travailler. Profondément meurtri, se sentant prisonnier d’une ville qui lui reste étrangère, Zadkine fait face durant cette période à ce qu’il vit comme un tarissement de son imagination. À son retour en France, il estimera avoir peu produit et des œuvres de peu d’intérêt. Une cinquantaine de sculptures voit pourtant le jour, dans son atelier de Charles Street à New York, comme l’emblématique Prisonnière, visible au centre de la photographie de son atelier, ou comme l’Arlequin hurlant, allégorie de l’artiste en exil dévoré par l’angoisse et le remord, présenté dans le jardin. La puissante série des Travaux d’Hercule, dont les dessins sont réalisés à New York au cours de l’hiver 1943-1944, dénonce également la fureur du conflit qui se déroule en Europe.
VALENTINE PRAX PEINTRE
Originaire d’Algérie, Valentine Prax est une artiste peintre formée à l’École des Beaux-Arts d’Alger. Arrivée à Paris en 1919, elle fait la rencontre d’Ossip Zadkine, son voisin d’atelier rue Rousselet, qui l’introduit dans le milieu des avant-gardes artistiques et l’incite à se détacher de l’académisme. Mariés en 1920, la peintre et le sculpteur mènent leurs carrières de manière autonome, et si Zadkine admire la sensibilité de Prax, il ne cherche pas à l’influencer. Marquée par une grande densité des compositions mais surtout par un usage puissant de la couleur et un goût des détails, la peinture de Prax est exposée dès les années 1920 en galerie, où sa « spontanéité fraîche et sans fard » séduit. Elle connaît dans les années 1930 la reconnaissance : plusieurs expositions personnelles en Europe et aux États-Unis lui sont alors dédiées. C’est dans les années 1920 que Prax se fait une spécialité de la peinture sur verre, technique qui connaît alors un regain d’intérêt sous l’influence du mouvement des arts décoratifs, et vers laquelle la porte son goût pour les fixés sous verre populaires. Le procédé, qui consiste à appliquer la peinture sur la face opposée de celle qui est présentée, permet de conserver toute leur fraîcheur et leur éclat aux couleurs.
ZADKINE ET LA SCULPTURE MONUMENTALE
Après la Seconde Guerre mondiale, alors que la reconstruction des villes renouvelle la vocation de la sculpture contemporaine à s’inscrire dans l’espace public, Zadkine répond à plusieurs commandes de monuments. Rentré en France en 1945, Zadkine est désormais considéré comme l’un des sculpteurs les plus marquants de sa génération. Il peut alors donner corps à ses projets, dont certains, comme le monument à Apollinaire (présenté dans le jardin du musée), ont été conçus à la fin des années 1930. Le plus célèbre d’entre ces monuments est La Ville détruite, une colossale figure en bronze de six mètres de haut, inaugurée à Rotterdam le 15 mai 1953. Surnommée parfois le « Guernica de la sculpture », cette œuvre commémore les terribles bombardements qui anéantirent la cité portuaire et dénonce l’horreur et l’absurdité de la guerre. Suivront ensuite les différents monuments à Van Gogh qui occupent Zadkine pendant près de dix ans, de 1955 à 1965. Jusqu’à la fin de sa carrière, la question de la monumentalité ne cesse d’intéresser l’artiste, qui adapte au format monumental certaines de ses œuvres abstraites, comme La Forêt humaine, commandée en 1960 pour le siège de la fondation Van Leer à Jérusalem, ou La Demeure, inaugurée en 1963 à Amsterdam.
ZADKINE ET VAN GOGH
En 1956, une association d’Auvers-sur-Oise commande à Zadkine un monument en hommage à Vincent Van Gogh, qui passa dans cette ville les derniers mois de sa vie. Pris par ce qu’il nomme « la fièvre van goghienne », le sculpteur est enthousiaste, mais connaît des hésitations : « Comment envisager le personnage de Van Gogh pour le statufier ? […] Comment ériger un objet qui, en plein air, suggère à la fois l’être rare et nouveau que fut Van Gogh et la grandeur de l’aspect nouveau de sa peinture […] ? » Témoignages des doutes et des réflexions du sculpteur, les nombreux projets préparatoires conservés retracent les différentes étapes de la création, du premier buste à la version définitive, en passant par des esquisses figurant Van Gogh en marche, Van Gogh prédicateur, dessinant, ou étreignant son frère Théo. A la suite du monument d’Auvers-sur-Oise, dont l’installation en 1961 fit l’objet d’un reportage photographique de Daniel Frasnay, Zadkine reçut d’autres commandes de villes où avait vécu le peintre. Si des bustes furent retenus pour Wasmes (Belgique) et Saint-Rémy-de-Provence, c’est une œuvre plus abstraite et allégorique qui fut installée en 1963 en hommage aux frères Van Gogh à Zundert, leur ville natale. Le monument, dont une réduction en bronze est présentée dans le jardin, montre les deux frères, Théo et Vincent, étroitement unis et clôt le cycle dédié à Van Gogh, initié avec le monument d’Auvers-sur-Oise.
